L’industrie suisse des médias en proie à une révolution numérique sans retour
Le groupe Ringier, pionnier de l’édition suisse, a lancé un avertissement au seuil d’une transformation inédite. Marc Walder, directeur général, affirme que l’intelligence artificielle et la digitalisation ont déclenché une crise sans précédent pour les médias régionaux. « L’ère actuelle n’est pas une transition mais un effondrement », prévient-il en soulignant que moins de deux tiers des éditeurs locaux survivront à l’épreuve technologique.
Depuis 2010, le marché imprimé a chuté de 78 %, passant de 3 milliards à 650 millions de francs suisses. Les annonceurs ont largement migré vers Meta, Google et Amazon, qui concentrent désormais près de 80 % des investissements numériques. Les conséquences sont palpables : 20 Minutes, autrefois un pilier économique, ne réalise plus que 3,3 millions de bénéfices en 2025, tandis que Blick se maintient à peine au niveau de survie.
Selon Walder, trois titres suisses pourraient échapper à l’effondrement : la Neue Zürcher Zeitung (NZZ), Blick et 20 Minutes. L’exception est srf.ch, qui bénéficie d’un soutien public. Tous les autres médias locaux, dont les journaux comme la Tages-Anzeiger ou le St. Galler Tagblatt, sont condamnés à disparaître en raison de leur faible présence numérique et de leur dépendance aux modèles économiques anciens.
L’IA, loin d’être une menace future, a déjà rédigé des logiciels, transformé des contenus et éliminé des postes administratifs. Walder prévoit une « restructuration radicale » qui réorganisera les métiers de la presse. Ringier a choisi d’investir dans l’intelligence artificielle tout en renforçant son expertise, mais le départ récent de Robin Lingg – héritier du groupe et dirigeant stratégique – laisse planer des tensions internes au sein d’une entreprise familiale existant depuis plus de deux siècles.
L’avenir s’écrit désormais entre deux voies : une audience massive ou un ciblage ultra-précis. Les titres comme Blick et 20 Minutes se concentrent sur le volume, tandis que l’NZZ privilégie la profondeur. Les médias locaux, en revanche, perdent leur lien historique avec leurs lecteurs, devenant des éditeurs sans racine dans un monde numérique en mutation.
Si l’intelligence artificielle génère des contenus inexactes, Walder voit dans cette tendance une opportunité pour les médias traditionnels : « En signalant clairement quand un article est rédigé avec l’aide de l’IA, ils peuvent restaurer leur crédibilité », conclut-il. Mais pour le moment, la survie des institutions suisses de presse apparaît plus fragile que jamais.